Carnet de route

Verdon, Rivière d'Argent

Le 03/11/2017 par Jérémie Brizard

Ah l'Escalès, paroi de légende, son calcaire gris-bleu, ses vautours, son ambiance... ce gaz !

Ce gaz si particulier, qui vous paralyse de peur le premier jour, puis semble étrangement familier le second, pour redevenir complètement terrifiant le troisième, lorsque baigné de nuages le haut des falaise semble émerger d'un rêve...  qui tend au cauchemar quand la corde file droit vers le bas et qu'il va falloir la suivre, tandis qu'on se demande quelle idée saugrenue nous a pris, pourquoi sommes-nous là plutôt qu'au chaud dans le duvet tout juste quitté, il est encore temps de le rejoindre, quelle impulsion guide mes mains lorsqu'elles dévissent le mousqueton et aggrippent le machard pour entamer la descente, dans quelle liste de "pour" et "contre" la folie a-t-elle gagnée sur la raison ?

Et pourtant on descend. Et pourtant, arrivé au premier relai, on tire la corde et on la renvoie cinquante mètres plus bas. Et on recommence encore et encore jusqu'à atteindre un point arbitraire sur la paroi, décidé vingt ans plus tôt par des gaillards autrement plus fous, point de départ de la "voie", cette ligne tracée au gré du gris, slalomant entre fissures, gouttes d'eau et autres cannelures, éphémère passage vertical qui permet de rejoindre le sommet. Et encore ce doute, que diable faisons-nous là ? Nous qui étions en haut il y a à peine une heure, pourquoi n'y être pas restés plutôt que de chercher maintenant à tout prix le moyen d'y remonter ? Peut-être serait-il plus censé de tenter un dernier rappel, atteindre le fond de la gorge, remonter à pied par un chemin solide. Et l'imagination de s'emballer : ce vautour de deux mètres cinquante qui vient de passer derrière moi, grand maître des lieux qu'il domine par son vol serein, pourrais-je me jeter sur ses épaules, me laisser porter par ses puissantes ailes jusqu'à un endroit sûr ?

Seul, une de ces solutions se serait sans doute imposée depuis longtemps, par ordre de rationnalité décroissante (le duvet ?). Mais nous sommes deux dans cette galère, et il semblerait que le tout est plus grand que la somme des parties en matière de déraison car nul ne semble évoquer la moins sage de ces possibilités. Non, notre regard se porte sur les minuscules pitons à expansion qui parsèment la face, montrant le chemin vers le haut.

Transi de peur mais sans un mot - garder la face avant tout, on est cafiste ou on ne l'est pas - on attrape alors fébrilement la première "prise", soulève le pied gauche pour le poser sur une excroissance rocheuse, tourne le buste pour faire de même avec l'autre côté, pousse sur la jambe et lance une main tremblante vers ce trou lointain qui semble pouvoir accueillir quelques doigts...

Et, subitement, tout redevient normal. La prise est bonne, crochetante, presque un bac. D'un mouvement leste, on atteint facilement la suivante, clippe le premier point, remonte les pieds, atteint cette écaille bien franche qu'on empoigne à deux mains pour gagner quelques mètres vers le haut, arrive enfin sur ces fameuses gouttes d'eau qu'on a aperçu pendant la descente, merveilleuses formations calcaires dans lesquelles les doigts trouvent naturellement leur place et sur lesquels les pieds trouvent accroche, et on continue encore vers le haut, vibrant, hurlant de joie comme un damné à mesure que l'on se sent de plus en plus maître de soi, de cette roche, de cette montagne, de l'univers tout entier pourquoi pas...

Arrive le relai, un cabestan, un deuxième, quelques précautions de sécurité et nous voilà au bout de la première longueur. Un regard vers le bas nous indique que nous avons parcouru une trentaine de mètres. Le collègue en dessous, fébrile, nous regarde un peu perplexe (les hurlements sans doute), il ne peut pas comprendre, pas encore...

Enfin, les oeillères qui limitaient jusque là mon regard au rocher et au cheminement de la voie s'ouvrent peu à peu. Les gorges gigantesques et majestueuses s'imposent à moi. Au fond brille cette rivière d'argent, qui s'écoule vers l'horizon. Des arbres oranges, rouges, jaunes, incarnat, tapissent le fond de la vallée. Les vautours fauves décrivent de longs cercles en s'élevant le long des thermiques et nous ignorent superbement. Une légere brise tiède accompagne cette douce rêverie, agréable langueur dans laquelle je me laisse bercer, tout petit dans un monde de beauté...

Quand soudain arrive à mes oreilles engourdies une voix crispée : "Hé Jérém' ! T'es vaché ??"


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Et pour la postérité, quelques voies verdonesques à faire de toute urgence :
Rêves de Fer (Escalès)
Minets Gominés et Série Noire (Escalès)
Les Caquous (Grand Eycharme)
Les Fils de l'Haltère et du Pan (Malines)
Redressement discal (Moyen Eycharme)
Liberté Surveillée (Imbut)
Rivière d'Argent (Escalès)
Agorgeamoclès (Escalès)







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