Carnet de route

Récit d'un secours pas comme les autres

Le 09/09/2021 par COUHIER Fabrice

VAUVOUGIER (MALBRANS)

Le 8, 9 et 10 mai 2021

                                         Récit d'un secours pas comme les autres

 

Avec quatre amis, Simon, Étienne, Isabelle et Tom, nous décidons de faire le gouffre de Vauvougier dans le Doubs, lieu réputé difficile dans le monde spéléo notamment pour la vire du puit d'entrée très aérienne. Initialement, il était prévu le Mont Ratey, mais comme c'est une perte, et que la météo est changeante, nous optons pour ce plan B !

8 H 45, entrée dans le trou, Simon équipe le premier puits de 40M avec sa fameuse vire, puis Isa prend la suite, avec le deuxième kit, pas de soucis … tout est broché.

On arrive dans des parties plus étroites, Tom prend le relais avec le troisième kit et ainsi de suite jusqu'au fond.

Vers 13h, 13h30, on touche le fond, par un grand puits plus humide contrairement au reste de la cavité qui est très sèche pour la région.

On décide de remonter immédiatement pour déjeuner dans un endroit plus agréable, ça se fera en haut de ce grand puits. 

Simon y fait chauffer de l'eau pour la soupe semoule, pendant que le reste de l'équipe monte derrière à sa rencontre, Tom ferme la marche, en déséquipant.

Isa remue la soupe, et là patatras elle la renverse... (Certain pourrait prendre ça comme un signe du destin !) Nous nous rassasierons d'une deuxième tournée de souplette, avec un muesli fabrication Simon et un reste de mon sandwich.

Nous enchaînons la suite qui se fait moins aérienne, par de grands méandres et des petits puits (puits du guano), nous franchissons ensuite une verticale de 12m et son ressaut nommé Machpro pour arriver en son sommet dans le début d'une galerie méandriforme et plus étroite. Étienne est devant, je le suis, je suis en forme, ma combinaison espagnole respirante évacue correctement la transpiration !  Isa est tout de suite derrière, suivi de Simon et enfin Tom qui déséquipe les cordes.

Après ce méandre étroit où Isabelle, cherche sa bouteille perdue à l'aller, pour y retrouve en échange un marteau, j'arrive à une petite salle, la suite est plus haute et non équipée de spits, ni d'amarrages naturels ou forés donc pas de corde mais le franchissement n'a rien de compliqué (escalade de 2m à 2,50m). Au-dessus de ma tête se trouve la partie la plus étroite du réseau, j'entends Etienne qui souffle comme un bœuf, en misérant avec son kit !

J'attrape en main droite un becquet rocheux, et contre toute attente, avant que je puisse me propulser avec un pied, je vois ma main glissée de la prise... Et là tout est allé très vite, ma main échappe la prise (la roche était-elle patinée par le passage des spéléos ?) et la chute se fait interminable dans mes neurones, un cri de douleur déchire l'ambiance feutrée de la cavité. Je crie de douleur quand le rocher rentre en contact avec la hanche et aussi lorsqu'un rognon de roche me remonte sous les côtes pour taper la colonne vertébrale (Rocher contre Os = 1-0).

La joie d’Isabelle d’avoir trouvé un marteau technique, fût de courte durée, entendant mon cri involontaire de rabat joie occasionnel ; elle comprit très vite la gravité de la situation ! Mes camarades arrivent tout de suite, et un bref état des lieux de mes traumatismes est dressé (mal au dos, douleur importante à la hanche droite surtout à la mobilisation, légère douleur à l'épaule droite), je suis assis sur ce bloc qui m’a meurtri et je me peux plus bouger sans que cela ne déclenche une douleur horrible qui m'irradie toute la jambe droite !

Il est 15h15, au-dessus de moi, une très étroite galerie m'attendais de 10 ou 15m de longueur. Très rapidement, Simon et Étienne remontent pour prévenir les secours. J'essaye de me remettre de ma chute assis sur ce maudit rocher. Isa et son fils Tom sont restés près de moi.

"Tu n'as pas choisi le meilleur endroit pour tomber !" me dit Isa en plaisantant.

"oui, je sais, ça va être long pour m’évacuer !"

Mon dos ne semble pas atteint, nous décidons de me faire un lit sommaire fait de corde du retour du fond et de couvertures après qu'Isa est terrassé les lieux.

Je m'y traine sur les fesses avec Isa et Tom qui me tiennent les deux jambes et surtout le genou droit. Isa après avoir fait une liste, remonte dans le réseau et croise Simon qui est redescendu. Peut-être une heure et demie plus tard (c'est plutôt le double, sous terre, on n'a plus la même notion du temps), ça m'a paru très rapide, Simon réapparait avec des vivres, des vêtements et tout ce qu'il faut pour compléter le point chaud.

Il remonte ensuite avec Tom, après m'avoir très amicalement serré la main.  Isa reste seule auprès de moi. Sans perdre de temps, elle nous confectionne un abri à 5 ou 6 couvertures de survies et du fil d’Ariane tendu entre les parois de la cavité.

Des bougies allumées, nous voilà plus au chaud dans un coin « douillet », ISA nous a confectionné une cellule de survie en deux temps, trois mouvements ; elle s'installe à côté de moi et l'attente commence...

Isa me fait une bouillotte avec une bouteille d'eau chaude...

Les projets de cet été semblent bien compromis... (spéléo dans le Vercors, puis en Espagne, et randonnée itinérante dans les Pyrénées, tout cela semble s'évaporer...)

Mais l'attente n'est pas si longue que cela, en effet, 3 heures après l'alerte, vers 19h, on entend des gens qui se déplacent dans le méandre. C'est l'équipe ASV (Assistance Secours Victime) du SSF 25 qui arrive, je suis étonné de leur réactivité et ça me fait monter les larmes aux yeux.

Rappelons que ce sont des bénévoles et que les secouristes SSF ne coûtent pas un centime d'euro aux contribuables.

Et là, la fourmilière s'active, on félicite Isa pour son point chaud très fonctionnel.

Je ne me rappelle plus bien mais je crois que le doc arrive quelques temps après, Eloi, jeune urgentiste très sympa.

Le bilan traumatique est fait, hanche droite : suspicion de cassure, colonne vertébrale pas de fracture soupçonnée, ceci, au prix du sacrifice d'une combinaison quasi neuve ("Alors on la coupe ou pas cette combi !", ce n’est pas grave, le jaune espagnol ne m'allait pas au teint).

Mon matelas de corde est rehaussé du matelas confortable de l'ASV, ceci en ayant fait le pont suspendu avec quatre personnes qui me soulèvent, on m'installe comme un coq en pâte sans aucune souffrance (des vrais pro). On m'équipe ensuite d'un duvet à manches.

Les six survit sont enlevés et remplacés par une tente point chaud rouge et alu. On me refait une bouillotte et de la soupe. Il n'y a plus qu'à attendre...

Isa me dit au revoir, elle remonte dormir un peu, Éloi, le doc, reste auprès de moi, et me donne des anti-douleurs.

La « nuit » fût longue, entrecoupée de boums…. De bruits de perforateur, de burineur, de roches qui tombent, coupant par plusieurs fois la ligne des appels téléphoniques filaires (en effet le TPS Nicola "transmission par le sol" ne fonctionne pas dans les cavités sèches) Le sommeil est digne des marins qui font la transat en solitaire.

Ensuite Eloi nous quitte et passe la consigne à l'autre médecin Philippe qui passera plus tard le flambeau, à Tiphaine qui m'accompagnera jusqu'à la sortie.

J'ai apprécié aussi la compagnie de Louis et Christophe qui m'ont réconforté dans ces moments difficiles. Alors que j'étais toujours allongé (quoi faire d’autre !), J'entends une voie familière, que je ne reconnais pas sur le coup, c'est Marion de mon club qui n'était pas là ce week-end et qui est arrivée pour mon secours, avec le SSF21 (Spéléo Secours Français du 21), qui a été réquisitionné pour moi (j'avoue, je n'ai pas pu retenir mes larmes tant l'émotion était intense !).

Quelques temps plus tard, mes amis Isabelle et Simon qui n'ont pas beaucoup dormi, refont leur apparition, le dénouement semble se rapprocher !

Les derniers tirs et coups de désobstruction retentissent. Les perfos ne doivent plus avoir d'accu, car j'entends des gens qui s'affairent sur des tamponnoirs pour installer les amarrages de la sortie de cette salle.

La décision est prise, l'évacuation est imminente, il est environ 23h, ce 9 mai. (ça fait presque 26h que je suis allongé…).

On m'installe dans la civière et le départ est donné. Je n'ai pas pu revoir l'endroit où je suis tombé, quel dommage, mais je ne maitrise plus rien !

La première partie se passe relativement bien, j'ai demandé à avoir les bras sortis de la civière pour pouvoir me protéger, et aider aussi. Je sais que lors des exercices avec une victime factice, celle-ci peut souffrir sans avoir de blessures.

Quand les sauveteurs n'y arrivent pas et misèrent dans les passages délicats, il ne faut parfois pas grand-chose pour que cela passe et si je peux tracter 15 ou 20 kg de mon poids avec mes bras valides, c'est toujours ça de gagné (j'ai la clavicule droite cassée mais je ne le saurais qu'à l'hôpital de Besançon).

La suite est plus confuse dans mon esprit et longue car l'évac va durer plus de 15h !

Tiphaine, la doctoresse qui m'accompagne jusqu'à ma sortie, a été très attentive à mes douleurs, et a parfaitement joué son rôle, je l'en remercie !

Je sais qu'on s'arrête deux fois, une fois pour une étroiture qui ne passe pas et qui demande le retour de l'équipe "désob", une autre fois, c’est pour un problème de rappel de charge où il faut rééquiper. Romain un des conseillers techniques du Doubs est à la manœuvre malgré ses 24h de présence sous terre. Sur ces deux arrêts, j'en profite pour faire une sieste histoire de recharger les batteries.

Je croise et reconnais de nombreuses personnes de mon club, et du SSF21 et ça fait chaud au cœur

On arrive ensuite aux derniers puits, puis arrive celui de l'entrée, immense, qui est arrosé car il pleut, ce lundi, et la montée commence...

La première partie se passe hors crue, la cascade fait rage à côté de moi, quelques gouttes d'eau me tombent dessus, nous arrivons en haut du premier balancier, pour enchaîner sur la deuxième partie, et là je ne sais pas si cela a été volontaire ou pas, mais la civière est partie en pendule. J'avoue que j'ai eu un peu peur, de taper la paroi opposée avec mon côté droit, mais non, le puits est très large.

Je me suis retrouvé sous la cascade, mais ce n’est pas grave, elle est même la bienvenue, me lavant de toute cette poussière qui me brûle la peau et la gorge, depuis de nombreuses heures. C'était même du bonheur cette cascade, car je voyais le jour et je savais que je serai dehors dans quelques minutes !

Et puis, ma mère m'a toujours dit « prends ta douche avant d'aller à l'hôpital ! »

J'ai aussi l'image de ce spéléo (Ivan, je crois me rappeler !) dans une combinaison jaune qui remonte en même temps que moi, à la même hauteur en alternatif, dans cette lumière feutrée, c'était très esthétique... le mouvement était parfaitement maitrisé et fluide, la spéléo c'est vraiment un beau sport !

Je tiens à remercier l'ensemble des spéléos du SSF 25, SSF21, SSF39, SSF71, ainsi que les pompiers et les gendarmes, sans oublier les gens de la mairie de Malbrans qui ont accueilli le PC, je remercie les services de la Préfecture, et le SAMU qui m'a évacué sur l'hôpital de Besançon. Je remercie toutes les petites mains qui ont œuvrés pour mon évacuation !

Cette évacuation réalisée par les bénévoles des SSF, s'est passé sans pratiquement aucune douleur, vous êtes des vrais pro ; je n’en dirais pas autant des infirmières du CHU de Besançon, qui m'ont fait un mal de chien, lors du transfert de mon lit au brancard pour le départ pour Dijon ! J'avais envie de leurs dit, ce qui vous manque par rapport à mes camarades spéléo, ça a un nom : c'est de la compassion !

Je remercie l’ensemble des spéléos venus à mon secours, notamment les gens de Dijon, sans oublier mes camarades d’informe, Un GRAND MERCI à eux, je tiens à préciser que mes amis Isabelle et Simon, ne peuvent être tenu pour responsables des malheurs qui me sont arrivés ; ils n'y sont pour rien, je ne suis pas tombé dans le ressaut MachPro (je n'ai pas fait d'erreur sur corde, si j'étais tombé à MachPro, je pense que les conséquences auraient été plus sévères, d'autant qu'il y a un puit de 12m derrière).

Je suis le seul responsable de ma mésaventure, je suis tombé au niveau d'une petite salle qui sépare la zone de méandre de la zone d'étroiture du haut. Cette salle se trouvant largement au-dessus du ressaut MachPro. J'ai mal apprécié une prise de main droite qui a glissée (lorsque je serai réparé, j'y retournerai pour comprendre, et analyser cette chute, et apprendre de mes erreurs !) ; cette salle anodine n'est équipée d'aucun spit, ni broche, ni d'amarrages naturelles ou forés, elle se passe en escalade comme de nombreux endroits en spéléo (maintenant effectivement il y a des spits qui ont été installés pour mon évac !)

Merci à mes camarades pour leur rapidité d'analyse quant à mes blessures, leurs remontées express mais securit pour prévenir les secours ;

Isabelle m'a construit un point chaud à partir de sa trousse de secours (qui contenait des survies, du fil d'ariane, des bougies, des trombones) et préparé des bouillottes d'eau chaudes qui m'a permis d'attendre sereinement l'équipe de l'ASV.

 J’ai apprécié aussi le retour de Simon avant l’arrivée des secours, il n'a rien oublié pour ma survie (des vêtements chauds, de la bouffe, de l'eau, et d'autres survies), rien n'a été oublié !

Il faut bien se rendre compte de la situation, Simon est revenu une seconde fois (il n’aime pas les étroitures), malgré la fatigue physique, mais surtout après le choc émotionnel dû à l’accident ! Posons-nous la question : Est-ce que nous même en serions-nous capables ?

La suite pour moi, fût une semaine d’hôpital à Besançon où ils m’ont mis la jambe en traction (diagnostique : facture de la hanche, une clavicule cassée, deux vertèbres atteintes mais sans gravité) puis l’opération du cotyle (hanche) au CHU de Dijon le 17 mai (une longue plaque métallique avec une dizaines de vis pour repositionner l’os), pour un séjour de 9 jours. Ensuite 7 longues semaines de rééducation pour un retour le 13 juillet à la maison.

 

J’ai refait ma première randonnée, le 8 Août, soit 3 mois après l’accident !

 

Sinon, je me pose une question depuis un moment, avec toute la ferraille que j’ai maintenant sur moi, est ce que je vais sonner au portique des aéroports ou des tribunaux ?

Je me vois mal, me mettre à poil dans la salle des Pas perdus pour justifier de ma bonne foi…

 

 

Fabrice COUHIER CAF DIJON, le 08 septembre 2021.

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